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Lilium

Je suis une donnée aberrante. Le point hors zone qui fait mentir les statistiques. Je n’entre dans aucun cliché, malgré que je les contienne tous à la fois. Je suis et ne suis pas forte et fragile, douce et ferme, généreuse et égocentrique, extravertie et timide, brillante et naïve, empathique et exigeante, aimante et froide, vaillante et négligente, ouverte et réservée, docile et sauvage, sûre et inconstante, loyale et souveraine, digne et complexée, scrupuleuse et téméraire, sensible et résiliente. Je suis tout et rien à la fois.

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Mon corps est une page blanche

L’hiver me donne un teint de porcelaine j’ai l’air précieuse je trouve. Je sais pas on dirait que la lumière est plus blanche que d’habitude faque ça parait moins que ma peau est déficiente côté pigmentation. J’ai l’air d’une icône de la renaissance en plus j’ai des courbes de vraie femme astheure que j’approche la trentaine. Je veux dire j’ai toujours eu ces courbes-là mais elles jurent pu avec mon âge qui est maintenant idéal pour procréer. J’ai assez de hanches pour des triplets je pense que j’aurai pu travailler dans une ferme aussi j’ai les épaules vraiment fortes pas larges mais vraiment musclées genre que je peux pas mettre de chemise à manches courtes parce que ça sert trop. C’est de valeur que je veuille pas d’enfants. Mais j’aime vraiment les vaches faque peut-être que tout n’est pas perdu.

Justement l’été je suis moins belle parce que j’ai l’air d’une pinte de lait. Ma blancheur est comme un sacrilège ça éblouit faut quasiment mettre des verres fumés pour me regarder les jambes. En plus on peut pas dire que mes jambes c’est mon plus bel attrait sont pas allongées ni fines c’est comme deux boudins c’est limite drôle. En hiver on les voit pas je crois que ça aide à me rendre plus belle. Faudrait que je pense à remercier l’inventeur des jeans taille-haute.

Des fois l’hiver je regarde mon corps nu incandescent dans la lumière du matin. Je me sens comme une page blanche pis j’aimerais ça qu’on m’écrive de la poésie dessus. Je sais pas si c’est le froid ou le restant de sommeil mais j’aurais le goût qu’on dessine sur mon corps avec des bouts de doigts mais genre vraiment longtemps. J’aimerais ça qu’on me regarde mais genre vraiment longtemps.

Souvent je me sens comme une éclipse. J’attire l’attention sauf qu’on me regarde à travers un objectif pis surtout pas trop longtemps pour pas se brûler la rétine. Pis ça passe vite l’envie de me regarder pis d’être impressionné par mon corps céleste. J’aimerais ça être une lune qu’on regarde tous les soirs en la trouvant toujours belle même si on la connait par coeur. J’aimerais avoir une force d’attraction perpétuelle. J’aimerais ça qu’on puisse pas se tanner de moi.

Je voudrais qu’on écrive des poèmes sur mon corps vraiment longtemps.

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La fissure

Tu as fissuré le silence que j’avais réussi à contenir dans ma boite tellement hermétique que je me demandais si je n’allais pas asphyxier. D’habitude c’est le silence lui-même qui m’étouffe, mais là je lui ai donné une raison d’être pis je lui ai donné le droit de résonner aussi très fort à m’en faire chavirer le coeur. C’était pas ben dur parce que mon coeur tient jamais en place de toute façon. Je m’étais réveillée en sursaut quand je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas un bruit pour me réveiller pis ça m’avait fait mal un peu mais ça avait aussi donné un sens à mon silence à moi qui existe presque pas sauf quand je réussis à empêcher mes mots d’aider les autres à me faire souffrir pis là je voulais vraiment juste pas avoir mal plus qui faut. J’étais fière pour vrai. J’ai fini par comprendre qu’il y a pire que le silence pis c’est l’écho de ma voix qui parle toute seule pis qui attend une réponse qui vient pas. Des fois c’est mieux de se taire quand on a trop de choses à dire mais personne pour les entendre. Sauf que t’es venu lancer ta petite roche dans mon lac qui essayait dont de pas faire de vagues juste pour me rappeler que t’existes même pas parce que t’as une raison d’exister juste de même. Ça m’a fait plaisir deux secondes que t’aies envie que je le sache mais après je me suis dit que moi aussi j’existe mais que ça tu t’en fous pas mal pis que c’est ben pour ça que ça sert à rien de le briser le maudit silence. Si au moins t’avais eu quelque chose à dire j’aurais pu m’empiffrer avec dans mon gros creux d’amour pas propre mais au final ta roche elle a juste fait un plouf que je vais devoir oublier comme le reste. Le silence est revenu mais la boite est moins hermétique pis je t’en veux un peu parce qu’il y a juste toi qui puisse gagner du fait qu’elle s’ouvre pis c’est pas fair de juste lancer une roche pis de réussir à scrapper mes résolutions de fille qui veut se respecter. Allô chu là me vois-tu? Je sais pas pourquoi je m’entête à poser la question je la connais la réponse pis elle résonne sur les parois de ma belle grosse solitude qu’il faut que je réapprivoise astheur que t’es pu là. Sauf que je peux pas m’empêcher d’espérer que l’écho ça soit ta voix trop douce qui a besoin de mon porte-voix affectif, faque je te le tends en espérant fort ne pas m’humilier encore une fois quand je vais catcher que toi non plus tu vas pas le saisir pour me crier des mots qui font du bien. Là ma boite est toute éventrée j’espère que t’es content. C’est de ta faute aussi tout ça.

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Éclats

Pour Nelly.

La nuit tire vers moi sa langue noire comme les griffures de mes mots sur le papier. Ma tête est le théâtre des tragédies qui s’imposent; je suis l’esclave des histoires qui foulent ma carcasse. Longtemps j’ai craint l’envahisseur mais je ne suis plus qu’un antre où l’on prend vie. Je suis l’humilité, engourdie et lasse. Repliée dans un coin de mon esprit je le laisse doucement me filer entre les doigts sans chercher à resserrer mon étreinte. Je vois s’étaler devant moi les routes d’encre et je suis libre enfin tandis que mon être y dessine des cercles imparfaits. Je suis l’obscurité. Il y a tout autour ces mots qui flottent sans fracas, sans violence, l’écho des autres qui m’habitent, appendices de mon âme évanescente qui ne connait plus la peur. Il n’y a qu’une certitude et c’est que la nuit n’est pas éternelle. Mon crâne ira se fendre sur ses frontières et à travers mes fissures s’évadera l’écho dans la froideur ébène. Le jour se lèvera sur mon corps creux et l’on entendra résonner ma nuit, ma voix par centaines dans l’esprit humble des âmes en chute.

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Jusqu’à ce que s’ouvrent les portes

Longtemps, je me suis dit que je n’étais pas une vraie fille. Que j’étais un gars dans le corps d’une fille. Je ne me sentais pas étrangère à mon corps comme une personne transsexuelle, mais je n’avais aucune fierté face à mon sexe.

Les filles me tapaient dont sur les nerfs. Avec leurs conversations insipides, leur magasinage, leurs osties de cheveux, leurs crises de nerfs, leur naïveté.

Si je m’étais lancée dans n’importe quel projet, j’aurais choisi un gars comme partner. Les gars sont plus easygoing, plus le fun, plus drôles, plus imaginatifs, plus spontannés, plus aventureux, plus indépendants, pis sérieux, ils ont quelque chose à dire. Essaye d’avoir une conversation intellectuelle avec une fille toi. On va revenir ben vite à parler de ses osties de cheveux. Pis plus tard, de ses osties de vergetures.

Insignifiantes. C’était ça le qualificatif que j’octroyais aux femmes. Pis les femmes qui n’étaient pas insignifiantes étaient exceptionnelles. J’étais exceptionnelle, moi.

Mes amis étaient tous d’accord. « T’es pas une fille normale », « Oui mais toi, c’est pas pareil », « T’es drôle comparée aux autres filles », « T’es comme un gars avec des boules », « T’es ben plus originale que les autres filles », « T’es cool pour une fille », etc.

Pis je pensais la même chose.

Mais aujourd’hui, je me demande… combien sommes-nous à l’avoir pensé?

Combien sommes nous à avoir méprisé notre sexe? À avoir eu honte? À ne pas nous être reconnue dans l’image de LA Femme qui nous est présentée?

Oui, comme vous, j’ai pensé que les hommes étaient mieux que les femmes.  Jusqu’à ce que j’entende d’autres femmes COMME MOI prendre la parole. Jusqu’à ce que je comprenne que je ne suis pas une exception, un gars manqué, mais que c’est l’image que je me suis faite de la femme, image qui s’est construite à partir de l’imaginaire collectif, qui était ô combien réducteur!

J’aurais aimé ça en voir plus, des femmes comme moi. À la télé, dans les films, dans des bands de musique, au théâtre, dans des shows d’humour, dans les sports, dans les partis politiques, dans les regroupements d’experts interviewés à la télé, des femmes anthropologues, psychiatres, chirurgiennes, mathématiciennes, physiciennes, philosophes, chercheures, doctorantes. Des femmes brillantes. Des femmes drôles. Des femmes inspirantes.

Sauf qu’à la place, on ma présenté LA femme. Celle qui interview l’expert. Celle qui présente la météo. Celle qui rit des blagues de son co-animateur. Celle qui tient le second rôle, qui a moins de répliques que le gars et dont la majorité des répliques font référence audit gars, au cinéma comme ailleurs. Celle qui est pas drôle, mais charmante, pas originale, mais gracieuse, pas intéressante, mais à l’écoute, pas brillante, mais belle.

Alors quand j’entends dire que les balises imposées pour faire de la place aux femmes sont contreproductives, qu’on devrait fonctionner au mérite, ça me fait bien rire.

Parce que ce n’est pas aux femmes de mérite qu’on fait de la place, mais à LA femme, celle que l’homme a créé de toute pièce, qui correspond à l’image parfaite qu’il a modelée, qui ne représente pas un danger pour lui puisqu’elle a appris à se faire compétition elle-même, et, surtout, qui n’est pas là pour changer les choses.

Il FAUT forcer la place des femmes. Pour que nous n’ayons plus à batailler pour les prendre, nos places dans le monde. Pour nous permettre de dire que nous ne correspondons pas à l’image qu’on a fait de notre sexe, pour qu’on détruise une bonne fois pour toute cette image. Pour qu’il n’y ait pas UNIQUEMENT celle qui rassure l’homme cis blanc hétérosexuel en agissant comme il veut qu’elle agisse qui puisse se frayer une place dans les sphères de pouvoir et les sphères publiques pour représenter les femmes en adhérant au modèle unique de la femme belle qui se tait. Pour qu’il s’y trouve aussi des femmes qui ne répondent pas au modèle imposé, des femmes qui dérangent, des femmes dont les opinions diffèrent, dont les personnalités diffèrent, dont les physiques diffèrent, pour que chacune d’entre nous puisse s’y reconnaître et recouvrer la fierté d’être unique et complète, et pas de se sentir comme un produit en perpétuel construction et en quête de perfection, fierté qu’on nous enlève très tôt en nous apprenant que les garçons ont un pénis et que les filles n’en ont pas. Que notre sexe se qualifie par l’absence d’un pénis, et non par la présence d’une VULVE et d’un VAGIN.

Pour que, tranquillement, les filles prennent plus de place, aient davantage confiance en elles, pour que les garçons les voient comme leur égale, et les prennent dans leur équipe de ballon-chasseur. Pour que, plus tard, ces filles devenues femmes obtiennent des promotions aussi vite que les hommes, parce qu’elles savent qu’elles le méritent, et parce que les garçons devenus hommes n’auront pas eu de mal à partager le spotlight et à les laisser briller d’elles-mêmes. Pour que les hommes soient capables de faire confiance à une femme, de la voir comme une personne autonome, débrouillarde, ingénieuse, et qu’on la laisse animer un gala d’humour sans co-animateur masculin, ou reprendre la tête de l’entreprise de poulet familiale au lieu de la vendre à l’Ontario.

Oui, ça en prend des balises, si on veut finir par ne plus en avoir besoin.

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J’ai pas fait de sapin cette année

Ça y est. C’est enfin arrivé. Après vingt-huit ans, j’ai enfin réussi à ne pas déprimer à l’approche du temps des fêtes.

J’ai acheté mes cadeaux, j’ai organisé mon traditionnel souper de Noël durant lequel je reçois mes amis, tout ça en mode automatique, sans angoisse. Mais sans grand enthousiasme non plus.

Aujourd’hui, veille de Noël, je suis allée faire l’épicerie (parce que ça sera fermé demain), et j’ai ensuite changé mon embout de tuyau d’aération pour ma sécheuse, et j’ai peinturé en écoutant sans les regarder deux films de Heath Ledger. Pas full dans l’esprit des fêtes.

En allant sur Facebook, je suis tombée sur des dizaines de voeux de Noël, pis je me disais : « Calmez-vous, c’est pas Noël encore… » Même si je savais rationnellement qu’on était la veille de Noël, ce n’est que lorsque j’ai reçu un snapchat de la dernière personne avec qui j’ai eu une aventure et qui s’était forcément trompé de destinataire (parce qu’il ne faudrait surtout pas alimenter la bête névrosée en mal d’amour que je suis, surtout en ce temps de chaleur et d’amour) me montrant la gigantesque pile de cadeaux sous son parfait arbre de Noël familial que j’ai réalisé que le 24 décembre, c’est le réveillon.

Ça m’a comme rentré dedans d’un coup, le fait que des millions de gens sont en famille en ce moment, et que moi je suis toute seule dans mes gallons de peinture à faire cuire une unique cuisse de poulet pour mon souper en solitaire (ça aurait pu être encore plus pathétique, je mange souvent du Kraft Dinner). Mais ce minuscule pincement au coeur est parti aussi vite qu’il est venu, pis je suis allée photographier mon bambou dans ma salle de bain en guise de réponse. Moi j’ai ri. Mais sûrement qu’il a eu pitié un peu.

Pourtant je ne suis pas triste, pour la première fois de ma vie, de ne pas avoir une famille unie dans le temps des fêtes, de ne pas avoir de chum dans le temps des fêtes, d’être toute seule dans cette période où TOUT LE MONDE prend soin de crier haut et fort à quel point il est bien entouré et chanceux et heureux et comblé.

Je devrais sabrer le champagne en tête-à-tête avec ma douche moitié de moi-même pour célébrer ça, mais ça me tente pas. Comme ça me tente pas d’être à un réveillon ce soir. Pis c’est ben pour ça que j’étais en pyjama dans mon lit à 22h00 et que ça me fait pas de peine d’être toute seule. C’est parce que j’ai pas envie de plus que ce que j’ai right now dans ma vie.

Je suis vraiment en paix. Je me lève le matin, je comble les heures de la journée comme bon me semble pis je me couche quand je suis tannée d’écouter la télé ou bien fatiguée ou que j’ai juste hâte de recommencer ma journée de demain.

Je me contente de peu. C’est le fun, d’être bien. Sauf que le confort du cocon solitaire que je suis en train de me bâtir, il rend l’extérieur beaucoup moins attrayant. Ça me tente pu de sortir. De rencontrer du monde. Ça me tente pu de dealer avec ma peur du rejet qui me fait angoisser quand je socialise. Ça me tente pu de guetter avec peur la phrase de l’autre qui me fera capoter parce que je comprendrai à tort ou à raison que je l’ai déçu ou que je l’indiffère. Ça me tente pu de repasser en revue chacune des phrases que j’aurai dites, chacun des gestes que j’aurai posés, pour trouver ce que j’aurais pu faire de mieux pour être irréprochable et donc digne d’être aimée.

Faque je sors de moins en moins souvent. Je délaisse peu à peu mes loisirs. J’appelle de moins en moins mes amis. Je m’isole. Et je suis bien. Je sais que c’est pas sain. Pas que j’ai pas le droit d’être bien, mais c’est pas moi d’être bien comme ça. C’est pas vrai que je l’ai fait mon deuil de trouver un complice avec qui partager ma vie, avec qui le mot « famille » trouvera un sens. C’est pas vrai que soudainement, le bonheur des autres me fait pas envie. C’est juste que j’ai tellement eu mal tellement longtemps que j’ai juste arrêté de sentir la douleur. Pis de sentir quoi que ce soit.

Cette année, j’ai pas monté mon sapin de Noël. J’ai même pas pensé à monter mon sapin de Noël. Parce que si je plantais un sapin de Noël dans mon salon ça me rappellerait que le monde continue de tourner en dehors de chez nous et qu’il faudrait vraiment que je me botte le derrière et que j’en fasse partie. Mais ça, ça me fait peur, et je suis tannée d’avoir peur. Pis pour la première fois de ma vie, je ne m’oblige pas à confronter mes peurs, à patauger dans mes bobos, à sentir ma souffrance, à décortiquer, à comprendre. À cheminer à tout prix. Je me donne un break.

Faque ce soir je souhaiterai pas Joyeux Noël à personne et ça me fait pas de peine. Je vais me coucher sereinement sans imaginer que je me couche auprès de quelqu’un comme j’ai eu l’habitude de faire presque toute ma vie, pis ça me fera pas de peine. Pis demain, chez nous, y’aura pas de sapin.

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Ton coeur-porcelaine

Il y avait de l’eau dans tes yeux et tout s’est arrêté. Tu pleurais pas pour moi mais devant moi et c’était suffisant. Je t’ai serré contre moi et j’ai oublié. Il n’y avait que toi et tes larmes et tes cheveux que je caressais et mon envie de te bercer pour toujours comme ça. Je n’étais plus que chaleur et je me suis réchauffée moi aussi. J’ai oublié.

J’ai oublié mon coeur raisin-sec que tu avais laissé se ratatiner pour rien. J’ai oublié mes larmes à moi que je retenais pour pas te faire peur encore. J’ai oublié que j’avais mal moi aussi parce que tu n’es pas que chaleur, que tu es froid même comme un glaçon sauf quand tu as le goût d’avoir chaud dans la chaleur de mon sexe.

Je ne pensais qu’à ton coeur à toi, ton coeur de porcelaine brisée, ton coeur que tu dévoilais. Je l’avais dans mes mains je pouvais sentir ses fissures et j’avais envie de remettre tous ses morceaux en place même si ça prenait toute la vie. J’avais envie de le réparer tout doucement pendant qu’on s’embrassait sur le banc du parc.

J’aime les coeurs brisés parce que je me dis que si un jour j’en répare un il sera à moi et à personne d’autre, que ça sera comme un nouveau coeur qui n’a jamais aimé et qui ne pourra aimer que moi. Que c’est peut-être ma seule chance d’être aimée pour de vrai.

J’ai oublié que c’était à toi qu’appartenait le coeur que j’avais dans les mains. Ça n’avait plus d’importance qui tu étais parce que de toute façon tu n’es qu’une forteresse.

Ce qui importe c’est ce qu’il y a derrière, ce que tu ne montres pas mais qui se trouve au fond de tes pupilles et que tu ne peux pas cacher. Je l’ai vu parce que j’ai regardé longtemps et tu pleurais parce que tu savais ce que j’avais vu, mais aussi parce que ça te faisait du bien que quelqu’un le voit. J’étais contente que tu arrêtes de cligner des yeux et que tu me laisses regarder sans faire semblant qu’il n’y a rien à voir.

Tu me carressais les cuisses, tu avais envie de me prendre et j’avais envie de me donner. C’était pu grave si tu ne voulais pas me voir pour vrai ou tenir mon coeur, pas grave s’il fallait attendre pour qu’on s’en occupe et qu’on le répare, pas grave si ça n’arrivait jamais. Ça m’aurait pas dérangé d’attendre toute la vie pour rien. Tant que je pouvais m’occuper du tien je continuerais d’oublier pis cet oubli là il fait du bien, un peu, pas longtemps mais ça aussi je l’avais oublié. Je me suis accrochée à ça pis à ton cou pis tes hanches que j’ai enlassé de mes jambes pour t’aider à me coucher dans ton lit.

J’ai eu mal encore quand t’es redevenu de glace, quand tu as remis ton coeur dans sa boite en verre à travers laquelle je peux pas m’empêcher de regarder mais que je peux pas ouvrir. J’ai eu mal encore quand j’ai compris que tu ne me laisserais pas le réparer. Que t’avais pleuré surtout parce que je suis pas celle à qui tu t’es montré tellement fort mais qui t’as jamais vu.

Ça me fait de la peine encore mais je commence à me souvenir. De toutes les boites fermées que j’ai fixées avant la tienne. De celles qui se sont ouvertes un peu mais jamais assez pour que je puisse réparer les coeurs-porcelaines à l’intérieur. Des morceaux du mien qu’on a jamais voulu recoller ensemble et que je me suis épuisée à montrer trop fort.

Je me souviens que c’est tragique de vouloir guérir les blessures qui ne sont pas les siennes. Que c’est pas possible de rapiécer un autre coeur que le sien. Je me souviens des fissures qui se dessinent sur le mien chaque fois que je l’oublie. Et que je suis lasse d’attendre qu’on le répare.

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Grabuge

Grabuge, n.m. : [fig] agitation émotive désordonnée découlant d’un moment d’intimité soudain et ambigu.

Y’a plein de voix qui s’obstinent sur ce qu’il faudrait que je dise ou fasse. Sur ce qu’il aurait fallu que je dise ou fasse. Sur ce que je pourrais peut-être encore dire ou faire ou surtout pas dire ou faire ou vraiment arrêter de dire ou de faire. C’est le grabuge.

J’aime pas l’ambiguité. Ça m’angoisse. J’hais ça quand c’est pas clair, surtout au niveau des rapports humains. Faque quand quelqu’un m’intéresse je vais droit au but pis j’attends pas 3 ans ou 3 mois ou même 3 semaines. J’te veux tu m’veux tu toi avec?

Ça chie souvent à ce moment-là. J’pense qu’une fille qui est capable de savoir ce qu’elle veut trop vite pis qui est capable de le dire ça fait peur. J’pense que les gars ont encore besoin de croire qu’un vagin ça se conquiert comme dans les quêtes moyenâgeuses de leurs jeux vidéo.

Ce qui arrive, c’est que quand t’as jamais laissé un gars te manger des yeux longtemps avant de te manger la face ou même te manger des yeux tout court t’es pas mal sûre que ça peut pas arriver. Tu te presses parce que tu te dis que si le gars regarde trop longtemps il va finir par se rendre compte que t’es laide. C’est encore pire j’pense quand la seule personne qui a réussi à te faire sentir belle un bout c’était un sociopathe qui a fini par te dire que t’étais la plus laide au monde finalement.

Pis là y’a eu un gars avec qui on se mangeait des yeux mais c’est tout. Je comprenais rien. Je suis pas bonne avec les jeux de séduction, je fais ça tout croche. J’étais même pas sûre s’il me mangeait des yeux pour vrai ou s’il aimait juste se faire manger des yeux pis manger à qui mieux-mieux tout ce qu’il y a de féminin autour, même moi t’sais.

Ça avait pas l’air d’un sociopathe faque je me suis dit que ça devait être juste dans ma tête pis que je devais pas être spéciale. Mais j’pense que je suis sensible de la rétine émotive pis j’ai eu envie de savoir pour de bon s’il voyait de quoi dans mes pupilles qui lui donnait le goût de plonger dedans. Faque j’ai montré un petit bout de ce qui se voit pas à l’oeil nu pis il a fait pareil pis on a fini vraiment nu de partout les deux en même temps.

C’était le grabuge solide dans ma tête parce que pendant une coupe de jours j’ai pensé que j’étais spéciale pour vrai pis c’est jamais bon quand je pense ça d’habitude je finis toujours par m’apercevoir que je me suis trompée pis ça me fait mal.

Je suis un peu trop habituée à l’ostie de rejet-d’après-baise-du-siècle qui n’a aucun fucking sens avec l’intensité des âmes qui s’abandonnent, qui laissent tomber les masques, qui se montrent vraiment le dedans durant un matin doux pis sucré comme une guimauve. Je me répète toujours que j’ai tort de penser que les gens sont comme moi pis qu’ils font pas ça facilement eux non plus se mettre tout nu dehors comme dedans, pis que je suis pas spéciale juste parce qu’ils le font devant moi. C’est vrai que si y’a ben un moment où tu peux te montrer le dedans sans avoir peur c’est quand quelqu’un promène sa langue partout sur ton corps en feu.

C’est un peu normal en même temps d’être méfiante quand tu vis à répétition le moment où l’autre se fait un devoir de te montrer ton insipidité en ignorant tes textos. À chaque fois, je me dis : j’aurais aimé ça le savoir que j’étais insipide, j’aurais gardé ma nudité pis mon intérieur pour moi pis je me sentirais pas humiliée comme dans les rêves où tu te rends compte que t’as oublié de mettre des culottes et où tout le monde te juge dans le mauvais sens.

Faque devant l’inertie de mon téléphone ma tête a continué à faire son grabuge.

D’un coup qu’il m’ait trouvée laide finalement. D’un coup que mon dedans fite pas avec sa tapisserie émotive pis qu’il ait sourit juste parce que c’est la seule chose que tu peux faire quand t’es pognée toute une nuit avec une fille dans ton lit. D’un coup que sa douceur voulait rien dire, qu’il m’ait serré fort juste parce que ça se fait pas d’être fret pendant. D’un coup que la connexion que j’ai sentie soit juste dans ma tête. D’un coup que les french étaient pas réellement affectueux mais juste sexuels. D’un coup qu’y’en aurait pu jamais.

C’était le grabuge parce que j’étais toujours pas sûre d’être spéciale pour vrai.

Ça serait plus facile, peut-être, si j’apprenais à être toute nue devant du monde qui me font pas vibrer le dedans. Peut-être que c’est moi qui suis off. Peut-être que ça se fait pu de coucher avec quelqu’un parce qu’il te fait triper. Peut-être que ça se fait pu de vouloir se montrer le dedans plus souvent qu’une nuit, assez souvent en fait, pour que l’autre finisse par être capable de te voir le dedans même quand tu essaies pas de lui montrer, que l’autre te comprenne le dedans pis qu’il lui fasse des bisous-guimauves. Peut-être qu’il faudrait que j’arrête d’espérer que mon téléphone s’illumine autant que mes yeux quand je viens de passer la nuit dans les bras d’un homme à me faire croire que je suis la seule à qui il a montré ce qu’il avait au fond des pupilles. Peut-être que je veux trop trop vite.

Pourtant tout ce que je voudrais c’est qu’on arrête de me dire que je suis belle juste la nuit. J’aimerais ça qu’on me le dise le matin, entre deux bouchées de céréales, ou, random de même, en plein milieu de l’après-midi, juste parce que. J’aimerais ça aussi qu’on arrête de me féliciter l’apparence, et qu’à la place, on me dise : t’es belle en dedans. J’aimerais qu’on me le dise pis qu’on me le répète jusqu’à temps que le grabuge s’arrête, pis que je finisse par croire que je suis spéciale pour vrai.

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L’asphalte à deux

Je te connais pas mais je pense que je t’aime. Pas je t’aime comme je peux pas vivre sans toi mais je t’aime comme je peux vivre avec toi. Genre je suis bien quand t’es proche pis tes textos me font toujours capoter même si tu dis jamais rien d’intéressant au fond. Je regarde ça pis tu dis presque jamais rien c’est toujours moi qui parle toi tu fais juste répondre mais c’est ça l’important c’est que tu répondes pareil parce que moi c’est l’écho qui me fait peur j’haïs ça le silence parce que c’est là que mes paroles résonnent pis je les trouve connes faque je me sens conne après. Mais toi tu réponds toujours pis t’attends pas trois heures ou trois jours pis ça me fait sentir pas-conne pis peut-être même un peu importante pis belle.

Pis j’aime ça la façon dont tu me regardes dans les yeux quand je fais plaisir à ton bas de ventre tu sais c’est le seul moment où je suis capable de regarder quelqu’un dans les yeux d’habitude je regarde ailleurs j’haïs ça les gens qui te fixent c’est comme s’ils cherchaient le pas beau que tu caches derrière tes clignements de paupières faque je fais toujours comme si j’étais occupée par quelque chose pis je regarde ailleurs mais dans ces moments-là c’est pas pareil parce que tu cherches rien tu fais juste regarder pis trouver ça beau que je t’aime avec ma bouche. Tu tiens mes cheveux mais tu les tires pas c’est vraiment doux. C’est comme si tu voulais pas me perdre de vue pentoute pis j’aime ça l’idée que t’aies envie de me regarder pour vrai pis que tu fermes pas les yeux en imaginant je sais pas quoi qui serait pas moi avec toi à ce moment-là exactement.

Tu parles pas beaucoup ça je l’ai déjà dit mais pas juste en texto en vrai aussi. Mais c’est correct parce que comme ça au moins j’ai moins de phrases à décortiquer pour comprendre ce que tu voulais vraiment dire parce qu’on le sait que les gars ça dit jamais vraiment ce qu’ils pensent pas juste parce qu’ils sont menteurs des fois aussi parce qu’ils sont maladroits ou juste parce qu’ils veulent pas être méchants mais qu’ils ont rien de gentil à dire. Toi tu m’envoies pas quatre milles messages ambigus pis tu fais toujours des phrases courtes pis tu souris toujours quand tu parles même quand tu te réveilles le matin ça me fait du bien c’est comme si tes phrases c’étaient des câlins sonores. T’es comme toujours pareil même quand tu t’en vas tu fais toujours la même chose tu te lèves en t’étirant pis tu me donne un bec sur la bouche après tu flattes mes cheveux en souriant pis là je souris mais je baisse les yeux parce que ça fait trop longtemps que tu me regardes pis j’ai peur que tu vois derrière mes paupières faque là tu vas ramasser ton sac pis tu me dis à bientôt pis même si je te texte trois minutes après que t’es vraiment beau tu me trouves pas trop intense pis tu me dis que c’est moi qui est belle avec un bonhomme sourire que t’as pas choisi parce que tu mets toujours le même celui avec les yeux un peu fermé vraiment cute tu vois c’est toujours pareil t’es tellement pas ambigu maudit ça fait du bien.

Ça fait une coupe de semaine qu’on se voit pis on se connait pas encore vraiment. J’aimerais ça même en même temps on a pas le temps parce qu’on est trop occupés à faire du sexe pis à se laver pis à dormir pis à recommencer. Pis des fois on mange aussi pis c’est là que je parle le plus parce que ça me gêne de manger devant quelqu’un que je désire parce que je suis pas délicate moi je sais pas manger comme une fille faque finalement je mange pas vraiment je dis que j’ai pas faim tu dois me juger un peu mais en vrai je mange tout le temps quand t’es pas là genre des boites de biscuits au complet. Donc on parle un peu mais je suis pas bonne pour poser des questions alors c’est pas mal juste moi qui parle au final toi tu me connais un peu plus moi je sais pas grand chose de toi pourtant j’aimerais ça savoir si tu te souviens de tes rêves le matin c’est qui ton meilleur ami pourquoi t’as juste un coton ouaté est-ce que t’as des grands-parents mais ces question-là je me les poses quand t’es pas là pis que t’es pas en train de me regarder parce que ça me fait un peu encore perdre mes moyens pis je suis pas capable de formuler une idée intelligente tu dois quand même me trouver un peu niaiseuse mais gentille en même temps.

On se voit tout le temps chez nous aussi je sais pas c’est comment chez vous on dirait que ça m’aiderait à te connaître de voir ta chambre j’ai toujours aimé ça découvrir la chambre des gars j’imagine toujours que je laisse une trace sur les draps pis j’aime ça tâter l’intimité matérielle d’une personne parce qu’un lit c’est quand même vraiment intime. Toi tu viens toujours chez nous au début je te proposais d’aller chez toi mais tu disais que c’était trop à l’envers alors j’ai arrêté de le proposer pis là tu viens chez moi c’est comme ça. Peut-être que je vais te proposer d’aller chez vous un manné. C’est niaiseux je connais même pas ton adresse si jamais tu perds ton cell dans un accident pis que tu deviens amnésique je pourrai pas te retrouver je pense que je vais aller chez vous la prochaine fois ça serait plus safe.

Je pense que je t’aime pour vrai je sais pas si j’ai le droit de le dire on a tu le droit d’aimer quelqu’un qu’on connait pas ça m’est jamais arrivé. C’est simple avec toi c’est pas passionné mais c’est correct comme ça ça fait du bien de pas être chavirée tout le temps parce que la passion je l’ai déjà vécu c’est cool au début mais ça s’use pis après tu sais pu pourquoi c’est pu pareil pis tu capotes tu te poses plein de questions genre c’est tu parce que j’ai coupé mes cheveux même si c’est vraiment ridicule comme hypothèse parce qu’en fait y’en a pas de réponse c’est juste que la passion ça dure jamais pis quand ça s’en va ça laisse un trou. Moi je suis tannée d’essayer de boucher mes nids de poules amoureux faque je suis contente avec toi parce que notre chemin c’est de la belle asphalte neuve que tu sens pas quand tu roules dessus même quand ton char c’est une bouette. Avant je pense que j’aurais trouvé ça plate mais quand je t’ai rencontré j’étais comme essoufflée faque ça faisait du bien. C’est relaxant de rien sentir pis en même temps j’ai quand même des papillons chaque fois que je pense à toi faque je ressens pas vraiment rien c’est juste que ça fait jamais mal. Peut-être que c’est ça l’amour finalement.

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Texte inspiré du blogue Les Fourchettes
de Sarah-Maude Beauchesne

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Tuer l’espoir

Quand je l’ai connu, il m’a fallu me pincer, me frotter les yeux, tellement je ne parvenais pas à croire ce que j’avais sous les yeux. L’homme devant moi était trop parfait pour être vrai. C’était trop beau pour être vrai.

Trop beau pour être vrai.

Il m’a fallu peu de temps pour tomber follement amoureuse. Et il m’a fallu encore moins de temps pour tomber des nues. L’homme que j’aimais se transformait sous mes yeux en quelqu’un d’autre. Quelqu’un que je ne connaissais pas, que je n’aimais pas et qui ne m’aimait pas. Et ce quelqu’un-là, me disait-on, c’était moi qui l’avais fait apparaître, moi qui n’étais pas à la hauteur de la perfection qu’on m’avait plus tôt fait miroiter. Ce quelqu’un-là, c’était l’homme que je méritais.

Alors durant les mois qui ont suivi, j’ai tout fait pour mériter l’homme que j’aimais, qui m’avait séduite à un point tel que j’étais prête à endurer toute la violence qu’on justifiait de me faire subir, dans l’espoir qu’un jour, il daigne m’aimer à nouveau.

Puis, j’ai compris que ça n’arriverait jamais. J’ai compris qu’il y aurait toujours de nouveaux obstacles, de nouvelles épreuves, de nouvelles raisons de me faire violence, mais jamais de me faire l’amour, jamais de faire la paix, jamais de baisser les armes.

Je suis partie, le coeur défait, et j’ai continué mon chemin sans jamais me retourner.

Pour pouvoir survivre, j’ai renoncé à l’espoir. L’espoir d’être aimée de nouveau par l’homme que j’aimais encore. Et pour cela, il m’a fallu renoncer à l’idée même que cet homme-là eut existé.

Alors je l’ai enterré, et j’ai fait mon deuil. Peu à peu, son souvenir est devenu moins présent, moins tangible, il a perdu son visage, il a perdu son nom. Je l’ai oublié.

Mais en renonçant à lui, en renonçant à ce qu’il incarnait, en renonçant à ma douce moitié, j’ai dû renoncer à cette moitié en moi qui l’attendait depuis toujours, et qui jamais ne sera comblée qu’en tandem. J’ai dû renoncer à cette flamme intérieure qui me faisait m’émouvoir devant le beau du banal, qui me faisait plonger tête la première dans le désir, qui me faisait aimer follement. Avec l’espoir s’en est allé ma passion.

J’ai survécu à une relation avec un homme violent. J’ai survécu à ma rupture. J’ai survécu à cette énorme et bouleversante peine d’amour. Mais je ne suis plus la même, depuis.

Je me sens étrangère à ma propre existence. Je regarde passer ma vie dans son train-train routinier qui tourne en rond sur des railles sans gare. Je n’ai plus de destination. Pire, je n’ai plus l’espoir de m’en trouver une.

Parce que j’ai renoncé à ce rêve que je cajolais depuis l’enfance : trouver l’Amour. Aujourd’hui, je me méfie des papillons comme d’un poison, les mots doux sont pour moi une tactique de guerre, le moindre conflit est une bombe qui m’explose au visage. J’anticipe la blessure, la souffrance. Je cherche tous les signaux d’alarme, j’en invente s’il le faut. Je ne me permets plus d’y croire. Je ne me permets plus d’espérer. J’ai emmuré mon coeur derrière une barrière infranchissable, et d’où je suis, je ne le sens plus battre.

Tout ce que je ressens, c’est une peur animale, un instinct de survie qui me dicte ma conduite et m’impose de courir me mettre à l’abris des prédateurs qui veulent ma peau.

J’ai peur. J’ai peur des autres, j’ai peur des hommes, j’ai peur de moi. J’ai peur d’aimer. J’ai peur de me laisser aller, de laisser l’amour m’aveugler encore, d’accepter l’immonde au nom de l’espoir du merveilleux. J’ai peur d’oublier un jour que le merveilleux n’existe pas.

Mais j’ai peur, surtout, de ne jamais l’oublier. J’ai peur de ne plus parvenir à effacer l’ardoise et à y écrire une nouvelle histoire. Peur de ne plus jamais y croire, d’avoir perdu ma naïveté pour de bon. J’ai peur de ne plus jamais me permettre la passion, la folie, l’émerveillement. J’ai peur de ne plus jamais trouver quelqu’un beau et bon sans deviner de la laideur et de la méchanceté. J’ai peur de toujours me répéter que c’est trop beau pour être vrai.

J’ai peur de vivre toujours comme ça, à demi, à côté de mes souliers, comme si les traces de pas laissées derrière ne me concernaient plus, comme si toutes celles à venir ne menaient à rien. J’ai peur de vivre comme si j’étais morte déjà. J’ai peur d’avoir tué l’espoir.

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La menteuse, le témoin et la preuve

Face à la déception, voire à la colère, de ceux et celles qui espéraient un verdict de culpabilité dans l’affaire Ghomeshi, on nous a longuement expliqué le manque de crédibilité des victimes, la préparation bâclée de leurs témoignages et le manque de rigueur dans la démarche entreprise par la couronne. Bref, ça serait de la faute de l’avocat de la couronne si l’accusé s’en est si facilement tiré qu’il n’a même pas eu à ouvrir la bouche.

En tant que victime qui a déjà porté plainte et témoigné dans un procès criminel, je vais me donner le droit de mettre un gros bémol là-dessus. Pis je vais remettre certaines pendules à l’heure comme on me les a remises tout au long du processus judiciaire dans lequel j’ai été catapultée.

D’abord, il faut comprendre une chose essentielle : les procès pour viol ou pour violence conjugale, ça n’existe pas. Parce qu’au Canada, le viol et la violence conjugale ne sont pas des crimes. Pas en tant que tels. Le crime dont sont accusés les violeurs et les conjoints violents, c’est ce qu’on appelle des voies de fait. C’est ni plus ni moins le même crime dont serait accusé un gars saoul qui en bouscule un autre dans un bar.

Mais c’est pas ça le pire.

T’sais, dans un procès normal, la couronne, sa job, c’est de prouver que l’accusé est bel et bien l’auteur du crime qu’on lui impute. Et pour ça, elle va se servir de preuves, de témoins, et elle va clôturer sa belle présentation avec un discours éloquent qui va dissiper les doutes qui pouvaient encore subsister dans la tête du juge.

Sauf que quand tu portes plainte pour viol ou pour violence conjugale, tu t’enlignes pas pour un procès normal. Dans ces cas-là, la couronne, sa job, c’est pas juste de prouver que l’accusé est bel et bien l’auteur du crime qu’on lui impute, mais que ce crime a bien eu lieu.

Dramatisation ironique :

Couronne : Monsieur le juge, on a retrouvé les empreintes digitales de l’accusé sur l’arme du crime.
Défense : Objection! Il n’est pas prouvé que le plaignant ne consentait pas à son assassinat, on ne peut donc pas parler d’arme du crime.
Juge : Retenue. Maitre, n’interprétez pas les faits.
Couronne : Je reformule : on a retrouvé les empreintes digitales de l’accusé sur l’arme ayant servi à tuer le commis de dépanneur. Il y avait aussi une trace de sang appartenant à l’accusé sur la scène de crime.
Défense : Wô wô wô!
Juge : Couronne, qu’est-ce que je viens de dire…
Couronne : Pardon votre honneur. Il y avait aussi des traces de sang dans le dépanneur.
Défense : Tout ceci prouve qu’il y a eu mort d’homme, mais ça ne prouve pas que cette mort est due à un acte criminel.
Juge : Le plaignant viendra-t-il témoigner?
Couronne : Euh… c’est qu’il est mort, votre honneur.
Juge : Donc, vous ne pouvez pas prouvez hors de tout doute qu’il s’agit bien d’un assassinat non consensuel?
Couronne : Eh bien… euh… non.
Juge : Je me vois donc dans l’obligation d’acquitter l’accusé. Faites attention de ne pas abîmer votre carabine en passant la porte, là!

J’avoue que j’ai rigolé en composant ça. Ça me fait moins rire, par contre, quand je me souviens que ça arrive pour vrai dans des salles de cour, pis qu’en plus, la victime assiste à cette belle grosse farce.

C’est pas si pire, quand la victime en question a porté plainte pour violence conjugale. Moi, par exemple, on m’a simplement dit que je n’avais jamais été frappée, que j’inventais, que c’était moi, la méchante dans mon couple, que j’avais peut-être une maladie mentale pis que la cicatrice que j’avais dans le dos, je me l’étais fait moi-même.

Mais ça devient franchement répugnant quand la victime a porté plainte pour viol. Parce qu’au lieu de prétendre qu’il ne s’est rien passé, on va prétendre que ce qui s’est passé, elle en est responsable. Pis qu’elle a aimé ça.

Défense : Il y a bien eu relation sexuelle. Cela dit, il ne s’agit pas d’un viol, mais plutôt de rapports auxquels la victime a pris part de façon délibérée et consentante.

Mais c’est pas ça le pire.

C’est aberrant, dans un procès criminel, tout ce qu’on t’interdit de révéler. Parce que, ah oui! quand ils te font jurer, la main sur le coeur, de dire toute la vérité, ils oublient de spécifier « à l’exception de celle qui pourrait être préjudiciable pour l’accusé ».

Je ne suis pas contre la présomption d’innocence dans un système de justice. Je crois que c’est essentiel que les gens qu’on accuse aient droit à une défense juste et équitable. Sauf que ce n’est pas ça, qu’on leur offre. On leur tend, sur un plateau d’argent, une défense injuste et avantageuse.

Parce que si toi, comme victime, tu peux te faire questionner sur pas mal tout, tes habitudes, tes défauts, tes relations passées, ta santé mentale, etc., ton agresseur, lui, il ne peut qu’être questionné sur ce qui est considéré comme un élément de preuve du crime supposément commis. Pas sur son comportement agressif, pas sur son passé, pas sur ses crises de jalousie, pas sur ses relations conflictuelles avec à peu près tout le monde, pas sur les autres moments où il s’en ait pris physiquement et devant témoins à d’autres personnes… non. Juste sur les éléments contextuels entourant le crime dont il est accusé.

C’est comme si on croyait nos juges incapables de faire la part des choses, et tellement influençables que si on leur présentait un portrait un peu sombre du caractère et des agissements passés de l’accusé, ils allaient immédiatement conclurent qu’il est coupable du crime pour lequel ils le jugent.

Faque on présente le crime comme s’il sortait de nulle part et ne pouvait s’expliquer d’aucune façon. Oubliez ça, les mobiles, dans un procès pour violence conjugale.

Mais c’est pas ça le pire.

Moi, malgré tout ce que je n’avais pas le droit de dire au procès de mon ex, j’ai quand même livré un témoignage solide et crédible qui a fait dire à la juge qu’elle croyait ma version des faits, à savoir que mon ex m’avait menacée et frappée, après m’avoir fait vivre des mois de violence psychologique.

Tout ça était évidemment appuyé par les échanges écrits entre mon ex et moi, à travers lesquels on voyait s’installer graduellement la manipulation, la violence verbale, la jalousie, le contrôle, le cycle de la violence, finalement, que je n’ai eu de cesse de nommer et de dénoncer tout au long de ma relation auprès de mon ex et de nos proches, et ce, bien avant de porter plainte.

Ça serait absurde de croire que j’aurais pu inventer, en parallèle à mon histoire d’amour, une histoire tragique empreinte de violence, que j’aurais pu dénoncer cette violence imaginaire tout au long de ma relation réelle et obtenir des mea-culpas et des promesses de mon chum tout aussi réel, que j’aurais pu jouer la comédie au point de changer ma façon d’agir et d’être durant des mois, même chez ma psy.

Mais aussi absurde que l’idée que j’aie inventé tout ça puisse être, on m’a fait comprendre que dans un procès au criminel, la très grande probabilité qu’un crime se soit produit ne prouve pas hors de tout doute raisonnable qu’il s’est véritablement produit. Le tribunal, c’est un genre de monde parallèle ou ce n’est pas du tout illogique de croire deux versions qui se contredisent.

La défense n’avait pas à prouver que ma version était fausse, mais que la sienne était possible. Tandis que la couronne doit présenter une preuve étoffée et impeccable pour qu’elle soit considérée comme admissible, la défense, elle, n’a qu’à semer un doute raisonnable. Et le témoignage d’un manipulateur, ça te met le doute dans pas mal n’importe quoi.

Alors même si la juge a cru mon histoire, mon ex a été acquitté.

Mais c’est pas ça le pire.

C’est clair qu’au final, j’aurais aimé ça que mon ex soit déclaré coupable. J’aurais aimé ça que le mal qu’il m’a fait subir soit reconnu, qu’on lui dise que c’est ignoble de faire subir ce qu’il m’a fait subir à quelqu’un, et qu’on s’arrange pour qu’il ne le fasse plus. Je m’attendais cependant à ce que ce soit un processus difficile qui n’allait pas forcément porter fruit.

Pourtant, j’avais l’espoir qu’en passant à travers tout ça, en ayant la chance de raconter mon histoire, en me sentant écoutée, en faisant face à mon ex, d’une certaine manière, j’allais pouvoir mettre un point final à cette histoire et, qu’à défaut d’avoir pu contrôler ce qui s’était passé pendant, j’aurais le contrôle sur ce qui se passerait ensuite.

Mais ça ne s’est pas produit comme ça.

Je n’ai rien à redire sur les policiers qui ont pris ma déposition. Ils ont été d’une chaleur et d’une écoute incroyable. Mais du moment où mon histoire est devenu un dossier, on a arrêté de me traiter comme une victime, et on m’a traitée comme un numéro. Il n’a plus été question de moi. Ce n’était plus mon histoire, ça ne m’appartenait plus. C’était pas mon procès. C’était un procès. Un procès criminel. La Reine contre mon ex. On ne cherchait pas à me rendre justice, c’est à la Justice qu’on me rendait; moi, je n’étais plus que son outil, son témoin, sa preuve.

Lorsque j’ai parlé à l’enquêteur pour la première fois, il m’a dit : « S’il y a des éléments que vous jugez pertinents, vous pouvez me les envoyer. » Ce n’était pas lui qui irait les chercher. C’était à moi de lui fournir les éléments de preuves de sa propre enquête.

Ça a pris plusieurs semaines avant que le dossier soit assigné à un procureur. Donc les questions que je voulais poser sur le processus judiciaire, ce qu’on allait me demander de dire, de faire, quelles preuves matérielles il était pertinent que je fournisse, à quels témoins on ferait appel, bref, toutes ses questions, je suis restée prises avec un bon moment.

J’envoyais quand même des condensés d’échanges écrits qui appuyaient mon histoire. Je les mettais en contexte, pour qu’on comprenne à quels événements ils se rapportaient. J’avais plus d’une centaine de pages. Je me disais : mon dossier est solide.

Puis, le pire est arrivé. L’avocate de la Couronne m’a finalement donné signe de vie.

Avocate : J’ai lu ce que vous avez envoyé à l’enquêteur… et je suis épuisée!
Moi :
Avocate : Il n’y a rien d’utilisable en cour.
Moi : Comment ça?
Avocate : Il n’y a rien qui prouve que Monsieur vous a frappée.
Moi : Ok… mais dans nos échanges, on voit clairement que j’étais victime de violence conjugale… il m’insulte, il me donne des ordres…
Avocate : Ce n’est pas un crime, ça. Ce dont votre ex est accusé, c’est de voies de fait. Tout ce qui va intéresser le juge, c’est ce qui s’est passé au moment où il vous a frappée. Tout ce qu’il a pu vous dire, si ce n’est pas un aveu, ça n’apporte rien.
Moi : Mais la violence physique n’est pas sortie de nulle part! Je n’étais pas en train de faire une tarte quand mon ex m’a frappée sans crier gare. Il y a eu une escalade. La violence psychologique a mené à la violence physique.
Avocate : Mais ça ne prouve pas qu’il y a eu des coups.
Moi : Ok… Dans ce cas vous pouvez parler de ses antécédents judiciaires… C’est la troisième fois qu’il est arrêté pour voie de faits, ça montre un pattern.
Avocate : Ce n’est pas un antécédent judiciaire ça, Madame. Il n’a pas été condamné. On le sait uniquement parce que l’enquêteur a bien voulu nous le dire, mais on ne peut pas le dire en cour, ça serait lui causer préjudice.
Moi : Je ne comprends pas…
Avocate : C’est pas parce que quelqu’un a déjà commis un vol qu’il va forcément en commettre un nouveau.
Moi : Je veux bien, mais en violence conjugale, il y a un pattern…
Avocate : Ce qu’il a pu faire dans le passé, ce n’est pas important, et ça ne sera pas pris en compte. Comme je vous l’ai déjà dit, ce dont il est accusé, c’est de vous avoir frappée. C’est seulement ça qu’on doit prouver. Et il n’y a rien dans ce que vous m’avez envoyé qui le prouve… J’ai une photo d’une blessure, c’est tout ce que je peux utiliser en cour. Et lui, il va dire qu’il n’est pas à l’origine de la blessure. Ça sera votre parole contre la sienne.
Moi : Faque finalement, toute la violence psychologique que j’ai vécu, le fait qu’il ait fait vivre ça à d’autres par le passé, tout ça, ça compte pas.
Avocate : Ça ne prouve pas les voies de faits.
Moi :
Avocate : Écoutez, je vais vous demander de réfléchir à ce que vous voulez dans tout ça.
Moi : Je veux…
Avocate : Ne me répondez pas maintenant! Prenez le temps de vous demander ce à quoi vous vous attendez… je ne veux pas que vous soyez déçue. Il est très probable que votre ex soit acquitté. Et même s’il est reconnu coupable, pour une première offense, il aura au mieux une amende. Alors demandez-vous ce que ça va vous donner tout ça. Est-ce que ça en vaut vraiment la peine?

Je me suis sentie comme une petite fille qu’on venait de chicaner parce qu’elle pleurait trop fort et que c’était dérangeant. On s’en crisse de ce que t’as vécu. As-tu des preuves? C’est ça, qui est important. Juste ça. Ce que ton ex t’a fait subir pendant des mois, les séquelles que ça t’a laissées, tes angoisses, tes cauchemars, ton stress, ça compte sweet fuck all pour les représentants de la Reine.

Pendant cet entretient téléphonique, je m’étais mise à trembler de tout mon long. J’avais l’impression qu’on venait de m’arracher avec une pointe d’agacement mon droit d’avoir mal.

En voyant que je ne répondais plus, et en m’entendant pleurer, l’avocate a voulu se faire plus rassurante : « Écoutez madame, reposez-vous. Arrêtez de stresser avec ça, arrêtez de relire ces messages-là pis de vous faire du mauvais sang avec ça. Ce n’est pas votre procès, c’est celui de votre ex, et ce n’est pas vous qui devrez prouvez quoi ce que soit, c’est moi. Je ne suis pas une bonne psy, mais je suis une bonne avocate. Vous, tout ce que vous devrez faire, c’est raconter ce qui s’est passé les soirs où votre ex vous a frappée. »

Sauf que non. Je n’allais pas juste raconter ma version des faits tranquille. Parce que sans mon témoignage, il n’y en aurait même pas eu, de procès. Niet. Nada. Même avec ma déposition écrite et la photo de ma blessure, la couronne ne serait pas allée se péter la yeule en cour sans se servir de moi comme bouclier. Elle aurait laissé tomber les charges. Et devinez quoi? C’est ce qui arrive, la plupart du temps. Comme les deux autres fois où m’ont ex a été arrêté, par exemple.

Sûrement parce que, quand tu comprends que tu vas être traitée comme une preuve et pas comme une victime, la chienne te pogne. Parce qu’on sait ce que la défense fait aux preuves de l’accusation : elle essaie de les détruire. Elle cherche dans les plus infimes détails les imperfections, les contradictions, le flou… pour ensuite s’y accrocher en paradant avec fierté avec le mot victoire étampé dans le front.

Sauf que t’es pas une preuve. T’es un être humain. Pis un être humain, c’est pas parfait, ni infaillible, pis c’est pas toujours clair ou éloquent. Pis en plus, t’es un être humain fragilisé par un traumatisme qui t’a laissé des séquelles que tu peines à surmonter même quand tu fais tout pour ne pas y penser. Et sur le pire moment de ta vie, on te pose froidement les questions les plus embarrassantes qui soient.

Parce que si la couronne n’avait pas l’intention ou le droit de se servir des éléments que je lui avais fourni, la défense, elle, s’est fait un plaisir de me questionner sur des messages envoyés à telles ou telles dates, essayant de montrer que mon ex était gentil des fois, pis que ça m’arrivait à moi d’être méchante. Mais comme je n’avais pas écouté les recommandations de l’avocate et que j’avais quand même étudié l’ensemble des messages suffisamment pour savoir sur quoi on allait tenter de me piéger et comment je pouvais répondre à ces accusations, je savais toujours dans quel contexte les choses avaient été dites et j’ai pu répondre avec assurance à toutes les fichues questions qu’on m’a posées pendant plus d’une heure.

Alors quand on m’a interrogée sur ma relation abusive avec un homme violent qui, pendant des mois, m’avait traitée sans considération, m’avait muselée en m’interdisant de révéler au grand jour ce qui se passait réellement entre nous, en me coupant sans cesse la parole pour m’empêcher de m’exprimer lorsque l’on était en désaccord, en me bombardant de questions, en mettant ma parole en doute, en essayant d’entrer dans ma tête pour me la faire perdre, en m’épuisant avec des joutes oratoires sans fin, en ne me donnant jamais raison, en ne lâchant jamais le morceau, en me tendant des pièges pour me voir tomber dedans, en mettant ma santé mentale, mes facultés de raisonner et mon intégrité en doute, en bafouant mon amour propre, en m’humiliant et en m’accusant d’être une mauvaise blonde, quand on m’a interrogée sur cette relation-là en utilisant exactement les mêmes procédés que lui, j’ai su garder la tête haute et je ne me suis pas laissée démolir.

Mais cette préparation-là, je l’ai fait seule. J’ai eu l’arrogance de ne pas me fier à la couronne pour mener à bien le procès de mon ex. J’ai choisi de ne pas écouter ses recommandations et de m’attarder sur tout ce qu’on m’assurait être inutile. Et c’est vrai, au final, que ça n’a pas prouvé que mon ex m’avait bel et bien frappée et que ça n’a pas permis qu’il soit déclaré coupable. C’est vrai que ça n’a eu aucune utilité pour la couronne. Mais ça n’a pas été inutile, pour moi. Loin de là. Parce que ça m’a évité de me sentir piégée et humiliée devant mon agresseur, encore une fois, comme l’ont été les victimes dans le procès Ghomeshi.

Je me suis tournée vers la Justice pour être supportée et entendue, mais ce n’est pas avec elle ni grâce à elle que j’ai réussi à passer à travers le traumatisme que m’a causé mon agresseur. Si je ne me suis pas laissée abattre et si j’ai réussi à me reconstruire, c’est parce que j’avais le soutien éclairé de mes proches, d’intervenants en violence conjugale et de ma psy. Mais c’est aussi parce que j’en avais les capacités intellectuelles, physiques et émotionnelles, et que, même livrée à moi-même dans ce labyrinthe d’indifférence pragmatique qu’est le système de Justice, je n’étais pas démunie. Mais toutes les victimes n’ont pas ma chance.

Alors quand je vois l’affaire Ghomeshi traitée comme un raté exceptionnel de la Justice, ça me fâche. C’est un raté, oui, mais il n’a rien d’exceptionnel. Pas quand on sait que seulement trois procès pour viol sur mille aboutissent à une condamnation. Oui, sans doute, dans ce cas précis, la couronne n’a pas présenté une accusation assez solide pour obtenir une condamnation, et oui, sans doute, les victimes n’étaient pas suffisamment préparées à ce qui les attendaient. Mais c’est peut-être parce que c’est pas humainement possible de se préparer à ça.

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